LE MIROIR DE L’ÂME
« Pour le guerrier, il n’existe pas d’amour impossible.
Il ne se laisse pas intimider par le silence, par l’indifférence ou le
rejet. Il sait que, derrière le masque glacé dont se servent les gens, il y a
un cœur de braise.
Aussi le guerrier prend-il plus de risques que les autres. Il cherche
sans répit l’amour de quelqu’un même si cela implique d ‘entendre souvent
le mot « non », de rentrer chez soi vaincu, de se sentir rejeté corps
et âme.
Un guerrier ne se laisse pas effrayer quand il cherche ce dont il a
besoin. Sans amour, il n’est rien. »
PAULO COELHO « Manuel du guerrier de la lumière ».
Nouveau continent. Quelque part au sud-est du golfe du Saint-Laurent.1684
Morgan Sullivan galopait à travers les bois, ses longs cheveux blonds au vent. Les sabots de son appaloosa s’enfonçaient en douceur dans l’épais tapis de neige qui recouvrait désormais le pays depuis presque deux semaines. Les arbres dont les branches nues étaient couvertes de glace, scintillaient sous les rayons de soleil. Le jeune colon aimait par-dessus tout ces quelques moments de détente qu’il s’offrait chaque jour, ces rares moments où il pouvait se couper du monde et échapper à son père. Arrivé en vue d’un lac gelé, Morgan stoppa sa monture, afin que cette dernière puisse souffler un peu. Il soupira et un petit nuage de buée sa forma devant lui. Un frisson parcoura sa colonne vertébrale : en dépit des épaisses fourrures dont il était couvert, il avait froid.
Soudain, son cheval haussa la tête, inquiet. C’est alors que surgit devant le jeune homme un sanglier. Le cheval prit de panique, rua en hennissant. Morgan, quoique fin cavalier, ne parvint pas à garder l’équilibre sur son compagnon et chuta lourdement sur le sol. Il se retrouva à à peine un mètre de la bête furieuse. Il tenta de lutter contre le sommeil qui s’emparait de lui, mais c’était chose vaine…
Lorsque Morgan reprit connaissance, il était allongé dans un endroit qu’il ne connaissait pas, mais à en juger par l’aspect des lieux, il devait se trouver à l’intérieur d’un tipi indien. Il releva légèrement la tête et aperçut, derrière un feu de bois, un indien qui était totalement absorbé par la cuisson d’un morceau de gibier. La peur commença à s’insinuer dans les veines du jeune homme. Il était perdu au milieu de nulle part à la merci d’un sauvage…Dieu seul savait ce qui allait advenir de lui !
Mais la peur reflua peu à peu : le jeune indien était tout sauf effrayant même s’il se dégageait de sa personne une forte aura guerrière. Le jeune indigène avait le torse nu couvert de motifs étranges. Ses longs cheveux sombres s’ornaient de-ci de-là de perles et de fines tresses. Il portait un pagne court en peau de cerf. De longues jambières retenues par des jarretières en laine ornées de perles, protégeaient ses jambes musclées du froid. Deux bracelets de cuir bleu entouraient son biceps et son poignet gauche.
Morgan toussa et l’Indien leva les yeux vers lui. Le voyant parfaitement éveillé, il se dirigea dans sa direction, couteau au poing. Morgan recula autant qu’il le pouvait, afin de se soustraire à son hôte. Néanmoins, uns fois devant lui, l’Indien lui tendit son arme et lui fit signe de se servir à manger sur la pièce de gibier, cuisant doucement sur le feu. Morgan s’exécuta en silence. Au bout d’un moment néanmoins, il ne put s’empêcher de questionner son compagnon muet.
« _ Heu, ça fait combien de temps que je suis ici ? »
Silence. Morgan se gratta la tête perplexe avant de poursuivre.
« _ Ce que je suis bête, tu ne parles probablement pas ma langue. »
Le jeune homme entreprit alors de se faire comprendre par signes, tout en répétant sa question.
« _ Combien de temps moi ici ? »
Il n’obtint pas davantage de réaction de la part de son interlocuteur.
« _ Et m… je parie que je suis tombé sur l’idiot du village !
_ Je parle votre langue.[1]
_ Pourquoi vous taisiez vous ?
_ Votre question n’avait aucun sens.
_ C’est pas croyable ! O_O Que s’est-il passé ?
_ Vous avez fait une mauvaise chute de cheval. Je vous ai ramené à mon wingwam le temps que vous repreniez vos esprits.
_ Le sanglier… ? »
Le jeune indien désigna d’un geste de la tête la bête en train de rôtir sur le feu.
« _ Je suppose que je vous dois la vie. Je suis Morgan Sullivan. ^__^ » ajouta le colon en tendant la main vers son interlocuteur.
L’indien s’en moqua et continua en silence son repas.
***
Le lendemain matin, Morgan reprit le chemin de la ville où il habitait. Son sauveur lui avait prêté une monture pour ce faire. Il atteignit « Château-royal » en peu de temps : la petite ville ne se trouvait qu’à cinq lieues du tipi de l’indien. Lorsqu’il franchit la porte de sa demeure, son père lui sauta dessus et Morgan dut subir de longues heures de sermon mais il n’en avait cure. C’est à peine s’il l’entendait : l’image du sauvage qui l’avait sauvé revenait sans cesse dans son esprit. Il était à la fois offusqué de l’accueil froid dont il avait été l’objet, et en proie à un trouble profond inconnu de lui jusqu’alors. Après le sermon, il n’avait plus qu’une idée en tête : revoir le jeune indien.
Il chevaucha son appaloosa (qui était rentré seul au village) et décida de rendre le mustang gracieusement prêté à l’indien. Lorsque Morgan arriva au wingwam, ce dernier était vide. Le guerrier était probablement parti à la chasse. Déçu, il allait rebrousser chemin quand il le vit remonter la piste, tirant péniblement le cadavre fraîchement tué d’un caribou. Morgan s’élança à sa rencontre pour lui donner un coup de main. Ce n’est qu’à contre-cœur qu’il invita le garçon à pénétrer dans son tipi.
Ce fut le début d’une grande amitié entre les deux hommes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le jeune indien était peu volubile et peu démonstratif. Néanmoins, au fil de leurs rencontres, Morgan percevait un changement dans son comportement, de la chaleur dans son regard…
Morgan apprit que son bouillant ami était un Micmac nommé White Wolf, nom qu’il n’usurpait guère : il avait la vue et l’ouïe développée à l’instar de l’animal dont il arborait le nom. C’était un chasseur qui vivait la plupart du temps retiré dans les bois. Fait qui n’étonna pas Morgan car il trouvait à son ami un caractère très peu sociable… Morgan raconta au jeune Micmac son enfance dans les rues de Belfast, son départ pour les Amériques afin de fuir la famine, la mort de sa mère emportée par la fièvre lors de la traversée, et sa nouvelle vie à la colonie.
***
Le changement n’épargne personne. Ainsi, les choses évoluèrent entre les deux hommes.
Un soir que Morgan allait rendre visite à son ami, ce dernier était une fois de plus absent. Le colon l ‘attendit patiemment sur le bord du lac. C’était l’été et le ciel était vierge de tout nuage. White Wolf fit son apparition. Il était couvert de sang de la tête aux pieds. Morgan inquiet se précipita vers lui. Le jeune indien eut tôt fait de rassurer son ami : le sang qui le maculait n’était pas le sien. Il s’était battu au corps à corps avec un ours. Il s’en était heureusement sorti indemne. Sans plus épiloguer (ce n’était pas dans sa nature), il se dépouilla de ses vêtements et plongea dans le lac pour se purifier.
Morgan ne pouvait détacher ses yeux de ce corps merveilleusement bien bâti, qui se mouvait dans les eaux. Son cœur battait la chamade. Tout son être vibrait d’une manière inconnue de lui jusqu’à ce jour. Sans plus de pudeur, l’indien sortit de l’eau, ramassa ses vêtements et rentra dans son wingwam. Il fit un feu afin de se sécher. Morgan le suivait docilement. Au bout d’un certain temps, White Wolf s’inquiéta du silence de son ami.
« _ Quelque chose ne va pas ?
_ C’est que… Tu ne peux pas t’habiller, ça me dérange !
_ Pourquoi, c’est naturel… » répondit White Wolf, s’amusant intérieurement de l’embarra visible de son compagnon.
« _ Pourquoi lutter contre tes sentiments profonds ?
_ Je ne vois pas de quoi tu parles.
_ De l’attirance que tu éprouves pour moi.
_ … …
_Inutile de te voiler la face… »
Paniqué par ce qu’il venait d’entendre, Morgan s’enfuit en courant du tipi de son ami. Il filait à toute allure droit devant lui, sans prendre garde aux branches qui fouettaient son visage ou qui s’emmêlaient dans ses cheveux bouclés. Il avait peur.
L’indien avait vu juste : il était bel et bien tombé amoureux de lui, et ce, depuis le premier jour. Il s’était mentit à lui-même et avait tenté de se persuader qu’il ne s’agissait que d’une très profonde amitié. Mais c’était faux…
Cet amour ne semblait pas déranger outre mesure son compagnon. Cela terrorisait davantage encore le garçon : il risquait à tout moment de sombrer dans le pécher…
Néanmoins, plus il y pensait, plus ses doutes faisaient place à un désir croissant pour l’indigène. Il avait l’impression de le connaître depuis toujours. Il se sentait si bien en sa présence… Peut importe de brûler en enfer s’il pouvait rester à ses côtés jusqu’à la nuit des temps…
Il s’arrêta net, à bout de souffle. Il scruta le paysage du regard. Il ne reconnaissait rien : la forêt avait un tout autre visage dans les ténèbres. Force était de constater qu’il était bel et bien perdu. Il tomba sur les genoux de frustration, serrant les poings. Il resta ainsi immobile pendant de longues minutes. Et, contre toute attente, il sentit une main se poser sur son épaule. C’était White Wolf. Le jeune indien avait suivi sa piste. Il prit Morgan doucement dans ses bras et le ramena au wingwam. Morgan ne protesta pas.
White Wolf alla chercher un peu d’eau au lac et entreprit de rafraîchir son ami. Son visage délicat était griffé de toutes parts. Il enlevé ensuite la chemise déchirés de ce dernier. Morgan prit la main de l’indien dans la sienne et la porta à ses lèvres. Le chasseur glissa son pouce sur les lèvres veloutées du colon. Morgan, impatient, lui vola un baiser…
Appartement de Tristan. Paris. De nos jours.
Tristan s’éveilla en se maudissant d’avoir oublié d’éteindre son radio réveil la veille. La voix de Bruce Springsteen emplissait la pièce en un retentissant « Born in USA ». Le jeune homme, maintenant parfaitement réveillé, s’efforça le plus rapidement possible de mettre fin à ce vacarme, afin de ne pas incommoder son compagnon. Il se tourna vers l’homme de sa vie, inquiet, mais ce dernier était toujours plongé dans son rêve. Ce rêve qu’il partageait avec lui quelques instants plus tôt…
Gwen était allongé sur le dos, la tête un peu inclinée vers lui. Ses lèvres étaient légèrement entrouvertes. Il était profondément plongé dans son sommeil, à tel point qu’une charge d’une horde d’éléphant ne l’aurait en aucun cas troublé. Tristan l’enviait, lui qui avait le sommeil si léger : un simple bruissement suffisait à l’arracher des bras de Morphée. En l’espèce, la musique l’avait enlevé aux bras de Gwen ou, pour être plus exact, aux bras de White Woolf… ^__^
Quand Gwen cesserait ainsi de le tourmenter et le laisserait enfin assouvir son plus cher désir ? Il avait promis à son compagnon d’être patient et d’attendre qu’il soit prêt, mais il commençait à en avoir assez… La situation ne semblait pas en voie d’amélioration : tout se passait bien jusqu’à ce qu’il se fasse plus hardi. Là, Gwen semblait proche de succomber, mais il trouvait toujours l’énergie en lui pour le repousser avec véhémence… Quand toute cette mascarade cesserait-elle ? Tristan pouvait tout à fait comprendre les craintes et les appréhensions de son ami, mais ce n’était pas comme s’ils ne l’avaient jamais fait… Dans leurs vies antérieures, ils avaient de nombreuses fois passé le pas sans aucun problème… D’ailleurs, cette nuit encore, ils s’étaient donnés l’un à l’autre… Non, décidément, quelque chose n’allait pas…
Comme pour répondre à ses pensées, Gwendal commença à s’agiter dans son sommeil. Sa mâchoire se crispa et ses mains se refermèrent convulsivement sur les draps imprimés. Son beau front se plissa. Sa respiration s’accéléra, soulevant d’un rythme rapide la bague qu’il portait en pendentif. Tout son corps se couvrit de sueur. Tristan commençait à s’inquiéter pour son ami et allait tenter de le réveiller, lorsque le juriste émergea de son sommeil en sursaut. Il semblait en proie à une terreur intense. Hébété, il observa la chambre de Tristan sans sembler savoir où il se trouvait. Ses yeux se posèrent ensuite sur le jeune homme, qui en le reconnaissant, se jeta dans ses bras.
« _ Dieu soit loué, tu es là » ne cessait-il de répéter pendant que Tristan tentait de l’apaiser du mieux qu’il pouvait…
Appartement de Tristan. 12h30.
Tristan préparait le repas du dîner dans sa petite cuisine. D’un geste mécanique et machinal, il découpa et « déshabilla » le poulet qu’il comptait cuire. Il l’enduisit de farine avant de le mettre à revenir dans un peu de beurre. Une fois que la volaille fut légèrement roussie, il dégraissa et noya la bête sous un bon litre de cidre. D’ordinaire, il prenait beaucoup de plaisir à mitonner des petits plats, mais aujourd’hui, il n’avait pas le cœur à cela…
Le réveil mouvementé de Gwen l’intriguait au plus haut point. D’autant plus que son compagnon avait refusé de lui révélé la cause de cette terreur qu’il avait pu percevoir au fond de ses yeux… Tristan ne comprenait pas : encore quelques instants avant son réveil, ils partageaient le même songe… Songe qui était loin d’être terrifiant… Non, quelque chose tourmentait Gwen et il refusait de lui en parler…probablement pour ne pas l’inquiéter…
« Et bien c’est raté ! » pensa nerveusement le jeune homme en tranchant d’un coup sec une pomme en deux morceaux.
Soudain, un froid glacial régna dans la pièce. Tristan fut prit de vertige. Il perdait peu à peu un usage correct de ses sens. Il s’effondra sur le sol carrelé…
Il avait l’impression de flotter. Son esprit était embrumé. Ses yeux voyaient flous. Une silhouette s’approcha de lui en ricanant. Tristan se frotta les yeux et sa vision s’éclaircit quelque peu. Un homme se tenait devant lui. Tout de noir vêtu, il semblait sans âge. Ses yeux améthyste brillaient d’une malveillance sans égal. Une paire de favoris ainsi qu’un maigre bouc effilé, rendait son visage oblong. Ses courts cheveux d’ébène étaient impeccablement ramenés en arrière.
« _ Et bien jeune homme, nous voici de nouveau réunis… »
La voix grinçante de son interlocuteur balaya les derniers doutes de Tristan quant à l’identité de son visiteur.
« _ Baldur…
_ Je vois que tu n’as pas oublié ton maître, Drusdan… »
Tristan se relaver tant bien que mal et se rua sur le sorcier. Mais il ne rencontra que du vide. Baldur partit d’un rire tonitruant.
« _ Ah, mon pauvre ami, tu n’as pas changé : tu es toujours aussi empoté.
_ Si je suis si nul que ça, pourquoi perdre votre temps avec moi, alors ?
_ Après tout ce temps, tu n’as toujours pas compris ? Tu es à moi. Tu m’appartiens.
_ Jamais !
_Mmm… Je vois que tu n’as
aucunement perdu ta vigueur d’autrefois...
Ecoute : je vais pour une fois être magnanime et te laisser une chance d’épargner ceux que tu aimes… Quoique ce Gwendal soit des plus détestable…
_ Je ne reviendrais jamais vers vous ! Jamais, vous m’entendez !
_ Je vais néanmoins te laisser un peu de temps pour réfléchir… Tu auras de mes nouvelles trèèèèès bientôt… »
La silhouette de Baldur s’estompa peu à peu et tout redevint normal dans l’appartement de Tristan…
Le jeune homme se releva, une migraine épouvantable lui vrillant le crâne. Il se passa un peu d’eau fraîche au robinet de sa cuisine.
« Je nage en plein cauchemar ! Ce sorcier n’en finira donc jamais de me poursuivre et de maltraiter tous ceux que j’aime ! Mais quoiqu’il en dise, il est hors de question que je retourne vers lui, jamais. Que je redevienne sa chose, satisfaisant ses moindres envies. »
La nausée envahit le jeune homme à la réminiscence de ses nombreuses années passées à son service. Il n’était plus rien, n’existant qu’à travers son maître. Il ne connaissait du monde que les vilenies et les bassesses. Il n’était plus que souillure… Sa rencontre avec Lamorak avait été semblable à un rayon de soleil après une trop longue nuit. Le jeune chevalier avait été le seul à le traiter en être humain. Il l’avait aimé, choyé, alors que nul autre n’avait jamais eu d’attention à son égard.
« Non,
il ne retournerait pas au service de Baldur…
Après avoir connu la lumière,
seul le sot retourne dans les ténèbres...
Appartement de Tristan. 1h48.
Les ténèbres régnaient en maître dans la chambre du jeune Brestois. Le seul bruit perceptible était le souffle de la respiration des deux hommes allongés dans le futon dans les bras l’un de l’autre. Les yeux grands ouverts, Tristan ne parvenait pas à dormir. L’image de Baldur ne cessait de hanter son esprit. Et quand il parvenait à l’en chasser, celle de Gwen les yeux emplis de terreur s’imposait à lui. Gwen…
Blottit contre lui, le musicien paraissait bien frêle. Dès l’instant où ils s’étaient couchés, Gwendal ne l’avait plus lâché, de peur qu’il ne s’évanouisse pendant la nuit, probablement… Son chevalier avait bien changé depuis leur première rencontre…
A l’époque il était si vaillant. Rien ne l’aurait fait reculer, pas même un dragon ! Aujourd’hui, il était assaillit de peur et de doute. De plus, Drusdan ne lui suffisait plus : le jeune Brestois en avait eu la preuve lorsque Madeleine avait découvert leur liaison… Il était sûr qu’il l’aurait quitté si elle le lui avait demandé…
Et pourtant, Gwen l’aimait…
Tristan caressa du pouce l’anneau en argent que lui avait donné quelques heures plus tôt son bien-aimé. Cet anneau que Drusdan avait donné en gage d’amour à Lamorak. Cet anneau que Gwendal avait porté en pendentif ces derniers mois. Cet anneau symbole de leur amour et de leurs souffrances…
Appartement de Tristan. 10h12.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Tristan s’éveilla. Il s’étira langoureusement à la manière d’un chat. Toutes ses appréhensions de la veille semblaient s’être évaporées à la lumière du jour : il se sentait frais et dispos. Il laissa sa main errer sur le matelas, à la recherche de celui qui faisait battre son cœur, mais la couche était vide. Le bruit de la douche le renseigna sur la localisation de son ami. Tristan sourit et pensa un instant le rejoindre. Mais il n’eut pas le loisir de mettre son projet à exécution : une sonnerie de téléphone sortit de quelque part sous le lit. Le jeune flémard soupira et se mit en quête de cet instrument de malheur qu’était le téléphone portable de Gwen. Ce dernier avait du tomber de la poche de sa chemise la veille…
Tristan se permit de répondre.
« _ Allô ?
_ Ah bonjour mon chéri, comment vas-tu ?
_ Désolé de vous décevoir Madeleine, mais c’est Tristan. Gwen est sous la douche. Je peux aller le chercher si vous voulez.
_ Non, pas la peine de le déranger : je le rappellerai plus tard. Comment allez-vous jeune homme ?
_ La forme. Et vous, toujours aussi belle et dynamique ?
_ Sacré flatteur ! Vous ne valez pas plus que mon nouveau médecin, sans cesse à me complimenter !
_ Il est mignon au moins ?
_ Très : c’est un beau ténébreux au regard d’améthyste. Il porte la moustache et un petit bouc… »
Un frisson parcourut la colonne vertébrale du jeune homme.
« _ Et comment s’appelle-t-il ?
_ Balthazar, Bolduk…
_ Baldur ?
_ Oui c’est ça! Vous le
connaissez ?
_ Un peu… Bon, Madeleine, il va falloir que je vous laisse. A bientôt …
_ Kenavo ^__^ Embrassez Gwen pour moi.
_ Je n’y manquerai pas ^__^ »
Tristan éteint nerveusement le portable. Il était livide. Ainsi, il n’avait pas rêvé : Baldur allait mettre sa menace à exécution… La voix de Gwen retentit agréablement dans l’appartement : il chantait joyeusement sous la douche. L’étudiant en médecine ferma les yeux. Gwen… Si jamais un malheur survenait à sa grand-mère, il n’y survivrait pas…
Tristan serra les poings. Sa décision était prise : il se livrerait à Baldur, et ce, pour la dernière fois…
Résolu, il commença à entasser deux trois affaires dans un sac de voyage. C’est ainsi que le trouva Gwen lorsqu’il sortit de la salle de bain.
« _ Tu pars ?
_ Oui, il faut que je me rende en Bretagne : une affaire urgente requiert ma présence.
_ Rien de grave ?
_ Non, la routine… »
Tristan esquissa un sourire qui se voulait rassurant. Il observa de la tête aux pieds son compagnon, afin que les moindres détails se gravent au plus profond de lui. Gwen avait ses sombres cheveux hirsutes. Ses lunettes étaient couvertes de buée. Sur son torse mal essuyé, ruisselait une petite goutte d’eau. La serviette de bain qui lui enserrait la taille menaçait d’une minute à l’autre de lui tomber sur les chevilles. Tristan sourit avant de voler un fougueux baiser à son compagnon.
Paris. Gare Montparnasse. Voie numéro 9. 13h27.
Gwen avait peur d’ouvrir les yeux. Peur de voir son beau rêve s’achever et de revenir à sa triste réalité. Peur de le perdre une fois de plus… Tristan…
Les lèvres de son compagnon se détachèrent des siennes. Il avait tant besoin de ce contact, de sentir le corps de son ami contre le sien, d’être à ses côtés…
Il tentait désespérément de refluer ses larmes : il ne devait pas faiblir. Tristan caressa d’une main sa joue. Gwen sourit intérieurement en sentant un objet froid glisser sur son visage. Le fait que Tristan ait accepté de porter l’anneau qu’il lui avait donné la veille le remplissait de fierté et d’une joie incommensurable. Il se décida enfin à se replonger dans le tourbillon incessant de sa vie. Il darda ses beaux yeux sombres dans les pupilles vert émeraude de son ami, à demi-cachées par de longues mèches blondes emportées par le vent glacé de la gare. Ils n’échangèrent pas une parole. Les mots étaient inutiles entre eux : depuis toujours, ils s’étaient compris d’un regard.
Gwen frissonna. Tristan l’entoura affectueusement de ses bras pour le réchauffer.
Ils restèrent ainsi enlacés pendant de longues minutes, indifférents aux regards désapprobateurs des gens « bien-pensants » qui les croisaient. Un haut-parleur annonça le départ imminent du train en partance pour Brest. Gwen soupira. Cela ne servait à rien de se bercer d’illusion : le temps de la séparation était venu et il ne pouvait rien pour l’empêcher.
D’un consensus mutuel, ils se détachèrent l’un de l’autre. Tristan agrippa son lourd sac de voyage et grimpa dans le train. Le chef de gare siffla l’ordre de départ et le véhicule s’ébranla. Seul sur le quai, Gwen ne parvenait pas à taire le mauvais pré-sentiment qui lui nouait les entrailles : cette séparation serait plus longue que prévue, il en était persuadé. Quelque chose de mauvais était à l’œuvre…
AR LUTUN